Le vrai sujet ici, ce n’est pas seulement le lancement d’un bulletin de nouvelles télé par Bell. C’est de comprendre pourquoi un grand groupe mise encore sur l’information télévisée à l’heure où les habitudes de consommation basculent vers le mobile, le web et la vidéo sociale. Si tu te demandes si ce pari est fou ou, au contraire, stratégique, la réponse tient en une idée simple : Bell ne lance pas seulement une émission, elle cherche à occuper un espace informationnel qui se déplace rapidement.
L’essentiel a retenir : Bell lance Noovo.info dans un contexte où la télévision traditionnelle recule, mais où l’information vidéo reste très consommée sur mobile et sur les réseaux sociaux.
- La télé linéaire attire moins de temps d’écoute qu’avant, surtout chez les 18-34 ans.
- Noovo.info n’est pas qu’un bulletin télé : c’est un projet multiplateforme.
- Le mobile et la vidéo sociale sont les vrais leviers de croissance pour l’info.
- Le Québec est en retard sur la vidéo d’actualité sur Facebook et Instagram.
- Bell cherche à combler un vide plutôt qu’à rejouer le modèle télé classique.
- Le succès dépendra de la capacité à produire de l’info utile, rapide et adaptée aux usages mobiles.
La télévision… tellement XXᵉ siècle !
Au premier abord, la décision de Bell surprend, parce qu’elle va à contre-courant de ce qu’on observe sur le terrain. Le marché de la télédistribution s’érode, les audiences se fragmentent et les plus jeunes regardent de moins en moins la télévision traditionnelle. Concrètement, ça veut dire qu’un bulletin de nouvelles télé ne peut plus être pensé comme avant : il doit désormais vivre sur plusieurs écrans et s’inscrire dans des usages beaucoup plus mobiles.
Bell le sait très bien. Entre 2018 et 2020, l’entreprise a perdu 110 000 abonnés à ses services de télédistribution au Canada, soit une baisse de près de 4 % en deux ans. Dans les faits, ce n’est pas un simple contretemps : c’est le signe d’un glissement structurel. Quand les abonnements reculent, la logique de programmation doit changer, sinon le modèle s’essouffle.
Le phénomène des cable cutters ne se limite pas à une mode. Il traduit une évolution durable des comportements : les gens veulent choisir quand, où et comment ils consomment l’information. Si tu es dans cette situation, tu te reconnais sûrement dans ce réflexe de ne plus attendre l’heure du bulletin, mais d’aller chercher l’info sur ton téléphone, dans une application ou dans un fil social.
Les chiffres sur l’écoute de la télévision vont dans le même sens. Selon le Rapport de surveillance des télécommunications du CRTC, les Canadiens de 18 ans et plus sont passés de 29 heures d’écoute hebdomadaire en 2014 à 26,2 heures en 2018. Chez les 18-34 ans, la chute est encore plus nette : de 20,6 heures à 15,2 heures par semaine. Dans la pratique, cela change tout pour les médias : la télévision n’est plus le centre de gravité, elle devient un canal parmi d’autres.
Et ce n’est pas tout. L’information elle-même prend moins de place dans cette consommation télévisuelle en baisse. En analysant les palmarès hebdomadaires des 30 émissions les plus regardées au Québec francophone entre 2010 et 2020, on constate trois périodes distinctes : une baisse marquée entre 2010 et 2015, une stagnation ensuite, puis un rebond en 2020. Ce rebond a surtout été porté par la pandémie. Autrement dit, il ne faut pas le confondre avec un retour durable de l’intérêt pour la télé d’information.
C’est pas juste de la TV
Si tu regardes Noovo.info uniquement comme un bulletin télévisé, tu passes à côté de l’essentiel. Le projet est pensé comme un service d’information multiplateformes : télévision, web, radio et présence numérique. Ce que cela implique, concrètement, c’est une stratégie de diffusion plus souple, capable d’aller chercher le public là où il se trouve vraiment.
Dans les faits, la question n’est plus seulement : « Comment faire une bonne émission ? » Elle devient : « Comment faire circuler l’information sur différents supports sans perdre en clarté ni en crédibilité ? » C’est là que le pari de Bell devient intéressant. Le groupe ne cherche pas seulement à produire du contenu, il cherche à adapter l’info à des usages fragmentés.
Le web est évidemment un terrain naturel. Mais il y a aussi les applications mobiles et, surtout, la vidéo sur les réseaux sociaux. Or, c’est précisément sur ce terrain que les médias québécois semblent moins offensifs que leurs homologues français. En pratique, cela laisse un espace à occuper pour un acteur capable d’investir sérieusement la vidéo courte, la vidéo native et les formats pensés pour le mobile.
Pour mesurer ce décalage, l’analyse s’appuie sur CrowdTangle et sur deux grands échantillons de publications Facebook en 2020 : près de 3,6 millions de posts au Canada et autant en France. En isolant les vidéos publiées par des médias francophones, on observe une différence très nette. Les médias français exploitent beaucoup plus intensément les capacités vidéo de Facebook que les médias d’ici. Ce n’est pas une nuance : c’est un écart de stratégie.
Concrètement, 23 médias français ont diffusé au moins une vidéo par jour sur leur page Facebook en 2020, contre seulement 7 au Québec. Et en volume de vues, l’écart est encore plus parlant : un peu plus de 344 millions de vues pour les 25 médias canadiens francophones du palmarès, contre plus de 6,3 milliards pour les médias français. Même en tenant compte de la taille des marchés, la différence reste énorme. Ce que cela change pour toi, lecteur, c’est que l’information vidéo sociale n’est pas un gadget : c’est un levier de visibilité majeur.
L’information vidéo sur mobile : une occasion pour Noovo.info
Le même constat apparaît sur Instagram, et il est encore plus frappant. Pour comparer les pratiques, l’analyse a retenu 34 médias canadiens et 136 médias français, puis a isolé leurs publications vidéo et IGTV en 2020. Résultat : les médias français publient davantage, mais surtout ils génèrent beaucoup plus d’attention. Les vidéos du top 25 français ont été vues presque 100 fois plus que celles du top 25 québécois : 947 millions de vues contre 9,8 millions.
Dans la majorité des cas, ce genre d’écart ne s’explique pas seulement par la taille du public. Il révèle surtout une différence d’appropriation des usages. Les médias français ont davantage intégré le fait que l’actualité se consomme désormais sur mobile, en format vidéo, avec des contenus courts, partageables et immédiatement compréhensibles. Au Québec, cette logique est encore moins installée.
Il faut toutefois éviter un contresens : il ne s’agit pas de dire que les journalistes français seraient « meilleurs » sur les réseaux sociaux. Ce serait trop simpliste. Le vrai sujet, c’est l’existence d’un écosystème plus développé autour de l’info mobile, avec des acteurs comme Brut, Loopsider ou Konbini. Ces formats ont démontré qu’un public jeune pouvait consommer de l’information autrement que par le bulletin télé traditionnel.
Et c’est là que Noovo.info peut trouver sa place. Si tu hésites encore sur la logique du projet, pense-le comme une tentative de rejoindre un public qui ne commence plus sa journée devant la télévision, mais sur son téléphone. Selon le Digital News Report, 78 % des Canadiens s’informent en ligne et 55 % utilisent un téléphone intelligent pour le faire. Dans la pratique, ça veut dire que le smartphone est devenu le premier point d’entrée vers l’actualité pour une grande partie du public.
Ce que cela implique, pour Bell, est assez clair : réussir Noovo.info ne dépendra pas seulement de la qualité éditoriale, mais de la capacité à produire une info lisible, rapide, crédible et adaptée aux usages mobiles. Une bonne stratégie télé sans stratégie mobile a aujourd’hui peu de chances de créer un vrai avantage concurrentiel.
Ce que Bell essaie vraiment de faire
Le pari de Bell n’est donc pas de sauver la télévision telle qu’on l’a connue. C’est plutôt de repositionner l’information dans un environnement où l’écran principal n’est plus le téléviseur, mais le téléphone. Sur le terrain, on constate souvent que les audiences ne disparaissent pas : elles se déplacent. Le défi consiste à les suivre sans perdre la valeur journalistique.
Dans ce contexte, Noovo.info peut être vu comme une réponse à un vide relatif dans l’offre d’information vidéo mobile au Québec. Bell tente de capter un usage émergent avant qu’il ne soit entièrement occupé par d’autres acteurs. C’est une stratégie risquée, mais cohérente avec l’évolution des comportements médiatiques.
Le point clé, c’est la discipline éditoriale. Pour fonctionner, un tel service doit éviter deux pièges fréquents : d’un côté, recycler du contenu télé sans l’adapter au mobile ; de l’autre, céder à la logique du clic au détriment de la fiabilité. Les médias qui réussissent sur ce terrain sont généralement ceux qui trouvent le bon équilibre entre rythme, clarté, profondeur et confiance.
En pratique, cela veut dire produire des formats pensés dès le départ pour plusieurs usages : un sujet peut vivre à la télé, en extrait sur Instagram, en vidéo native sur Facebook et en version enrichie sur le web. Ce type d’approche multiplateforme est aujourd’hui bien plus pertinent qu’un modèle centré sur un seul écran.
Si tu regardes l’ensemble du dossier, la conclusion est assez nette : Bell ne lance pas Noovo.info parce que la télévision va bien. Elle le lance parce que la consommation d’information a changé, et parce qu’il existe encore une marge de progression importante sur la vidéo mobile francophone au Québec.
La méthodologie qui sous-tend cet article est exposée de façon détaillée dans le compte github de l’auteur : github.com/jhroy/noovo
Erreurs fréquentes à éviter si tu analyses ce type de stratégie
La première erreur consiste à croire qu’un lancement média se juge uniquement à l’audience télé. Ce serait passer à côté de la logique multiplateforme, qui est pourtant centrale ici. La deuxième erreur, très fréquente, est de sous-estimer le poids du mobile dans la consommation d’actualité. Aujourd’hui, si ton contenu n’est pas pensé pour le téléphone, il perd une partie de son potentiel.
Autre piège : confondre visibilité et performance éditoriale. Une vidéo peut faire beaucoup de vues sans construire de relation durable avec le public. À l’inverse, un format plus sobre, mais plus cohérent, peut mieux servir une marque média sur le long terme. Dans les faits, il faut donc regarder à la fois la portée, l’engagement et la capacité à fidéliser.
Enfin, il faut éviter de croire qu’un simple changement de plateforme suffit. Ce qui fait la différence, ce n’est pas seulement où tu publies, mais comment tu racontes l’information, avec quel rythme, quelle hiérarchie et quelle promesse éditoriale. C’est exactement ce que Bell devra prouver avec Noovo.info.
FAQ
La télévision… tellement XXᵉ siècle ?
Oui, dans le sens où la télévision n’est plus le principal point d’entrée de l’information pour une grande partie du public. Les usages ont migré vers le web et le mobile, surtout chez les plus jeunes. Cela ne veut pas dire que la télé disparaît, mais qu’elle n’est plus le seul centre de gravité.
C’est pas juste de la TV
Exactement : Noovo.info est pensé comme un service d’information multiplateformes. Il combine télévision, web, radio et diffusion numérique. Dans la pratique, cette approche permet d’aller chercher le public sur plusieurs écrans.
L’information vidéo sur mobile : une occasion pour Noovo.info
Oui, parce que le mobile est devenu un vecteur majeur de consommation de l’actualité. Les données montrent que les médias francophones québécois exploitent encore moins la vidéo mobile que les médias français. Noovo.info peut donc occuper un espace encore sous-développé.
La méthodologie qui sous-tend cet article est exposée de façon détaillée dans le compte github de l’auteur : github.com/jhroy/noovo
La méthodologie repose sur l’analyse de données d’audience et de publications sociales collectées via CrowdTangle et Numeris. Elle permet de comparer les usages médiatiques au Canada francophone et en France. Le compte GitHub de l’auteur détaille les étapes de cette démarche.

