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pourquoi on se (la) raconte sur les réseaux sociaux

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La multiplication des outils numériques s’accompagne d’une diffusion massive des images de soi. D’où nous vient ce que d’aucuns pourraient qualifier de « frénésie » et qui correspond en fait à une norme sociale à laquelle nous nous soumettons ? Cet article s’inscrit dans notre nouvelle série « Nos vies mode d’emploi ».


Il est 10h, trois étudiants, Dany, Circé et Aloïse, viennent me voir à la pause entre deux cours pour évoquer une question à propos de leur emploi du temps dont j’ai la responsabilité. L’échange s’engage dans un climat chaleureux et de respect mutuel. Ils sont en 2e année de BUT (bachelor universitaire de technologie) « Métiers du livre » et nous avons eu l’occasion de construire ce lien prenant en compte nos statuts et personnalités différents.

Tout à coup, le téléphone de Dany émet un signal. « C’est l’heure du BeReal ! » Heureusement, j’ai entendu parler de cette application qui demande à ceux qui l’ont chargée de poster, une fois par jour et à un moment qu’ils n’ont pas choisi, un cliché de ce qu’ils sont en train de faire. Pour cela, il faut prendre une photo et un selfie dans les deux minutes qui suivent la notification. « Monsieur, vous voulez bien que je vous prenne ? » Après un instant d’hésitation, j’accepte sans véritablement savoir quel sera le destin de cette photo. Dany a contribué à créer une atmosphère chaleureuse dans la promotion, je cède sans souffrance. Je souris. Puis vient le temps du selfie où Dany se met en scène avec ses deux camarades.

Photos prises par les étudiants pour l’application BeReal.
C. Poissenot, Fourni par l’auteur

Il y a 35 ans, j’aurais pu être à la place de Dany mais cette interaction aurait été inenvisageable. Bien sûr le téléphone portable n’avait pas investi nos vies, pas même Internet. Mais surtout, les rôles sociaux des étudiants et enseignants étaient définis de manière plus rigide, l’expression de sa singularité était possible mais n’occupait pas la même place qu’aujourd’hui.

C’est que chaque époque impose une norme sociale définissant l’individu. Les sociologues de l’individu estiment que depuis les années 1960 s’est installée la deuxième modernité. Là où, dans la première modernité (du milieu du XIXᵉ siècle aux années 1950), les statuts s’imposaient aux individus, ils ne sont plus qu’une composante parmi d’autres de la personne.

Nous sommes passés d’un individualisme abstrait et générique à un individualisme concret et différencié. Les individus qui étaient définis par leur référence à des principes universels (Raison, Droit, etc.) composant une « commune humanité », mettent désormais l’accent sur ce qui les distingue et se méfient de principes abstraits au profit d’actes concrets. Alors qu’ils étaient définis par des statuts imposés, ils ont désormais à se construire eux-mêmes avec une liberté donnant le vertige.




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La démocratisation de l’ego

C’est dans ce contexte que le récit et la mise en scène de soi deviennent une norme sociale. Ils n’ont pas attendu le numérique. Le Dictionnaire de l’autobiographie donne à voir la diversité des manières de se raconter mais, des Confessions de Rousseau aux Mémoires de de Gaulle, cette mise en scène publique de soi concernait des figures littéraires ou politiques d’une époque. Le numérique a permis de démocratiser ce récit de soi.

Les réseaux sociaux comme Instagram reposent sur cette nécessité des individus contemporains à se construire et à être reconnus par les autres. Ils ont à le faire car leur définition par l’extérieur (leurs statuts, leurs appartenances) ne suffit plus pour satisfaire à la norme d’exister comme une personne.


Comment habiter ce monde en crise, comment s’y définir, s’y engager, y faire famille ou société ? Notre nouvelle série « Nos vies mode d’emploi » explore nos rapports intimes au monde induits par les nouvelles réflexions technologiques,écologiques ou encore liées au genre survenues au tournant du XXIe siècle.

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Comment se construire comme une personne ?

Dans ce contexte, la construction de soi se révèle extrêmement complexe et difficile à décrire en peu de mots. On peut repérer deux principales modalités utilisées par chacun.

La première consiste à bâtir un grand récit de soi qui unifie la biographie complexe de chacun. Cette identité narrative se reformule en permanence au gré des mutations à la fois objectives (déménagement, entrée ou sortie du monde du travail, etc.) mais aussi subjectives (nouveaux goûts, conjoints, amis, etc.). Ainsi, le journal intime peut recevoir ce récit mais sa relecture est sans doute plus difficile car elle doit révéler des changements, des traces d’un ancien moi avec lequel nous avons rompu.

La seconde consiste à prendre en compte l’expérience sensible de soi. L’identité se construit par le biais du sensible, par son corps. Se « sentir bien » ne dit explicitement rien sur le contenu de qui nous sommes mais nous signale que cela touche à notre personne.

La douceur du soleil, la qualité de la relation avec un conjoint, les sensations procurées par le sport, etc. toutes ces expériences participent à la sensation d’être soi grâce à laquelle se referme la boîte à questions que la seconde modernité alimente par la réflexivité qu’elle impose.

Les réseaux sociaux tels qu’Instagram doivent leur succès aux possibilités qu’ils offrent de s’exprimer à titre personnel. Historiquement, Facebook s’est imposé du fait qu’il s’est présenté comme un instrument qui réunit ces deux dimensions de la construction de l’identité personnelle : le récit (book) et le corps expressif et notamment le visage (face).

Tous les autres réseaux sociaux satisfont la même aspiration mais la déclinent de façon différente. TikTok insiste sur les vidéos brèves et a su capter les plus jeunes générations alors que LinkedIn met l’accent sur la dimension professionnelle (même si de plus en plus d’éléments personnels viennent donner de la consistance à la composante sans doute jugée trop statutaire des profils).

Le besoin permanent de validation

Si, comme l’affirme le sociologue Jean-Claude Kaufmann, « l’identité est l’histoire de soi que chacun se raconte », ce récit à la première personne a besoin de recevoir une validation des autres.

C’est la fonction remplie bien sûr par les proches (conjoints, parents, amis) ainsi que par les anonymes à travers leurs regards (ou leur indifférence) mais aussi par les outils numériques. Ceux-ci ont prospéré de façon considérable car ils ont rencontré une nouvelle demande. Depuis les premiers forums de discussion (années 1990) et blogs (on pense par exemple au succès de Skyblog dans les années 2000) et jusqu’aux réseaux sociaux, Internet rend possible une mise en scène de soi, condition de sa validation.

2005 : Génération Skyblog (Archive INA).

Le récit de soi (par exemple les « story » d’Instagram) trouve alors une forme de reconnaissance par les seules vues de ce que l’on peut donner à lire ou voir. Il peut s’agir autant des épreuves médicales que l’on traverse que de ses dons en cuisine, en bricolage ou de ses opinions politiques. La manière dont chacun se pense et se met en scène obtient une validation et donc une consistance plus substantielle qu’un seul récit intérieur. Le regard des autres transforme les éléments de notre vie en supports identitaires « grâce auxquels l’individu parvient aujourd’hui à développer cette conscience d’exister comme entité singulière et différenciée ».

Mais le besoin de reconnaissance concerne aussi le mode de vie de chacun. Il s’agit de montrer la richesse et la diversité de ses activités et de ses relations. Dany m’a confié que le mieux (« le plus cool ») qui puisse arriver c’est que l’heure du BeReal tombe à l’occasion d’une soirée ou d’un concert. À l’inverse, quand c’est au moment d’un cours, cela est moins valorisant.

Alors que dans le premier cas, la vie résulte de relations et d’activités personnelles (c’est-à-dire choisies par soi), dans le second, elle apparaît subie, contrainte, réduite et finalement impossible à mettre en scène.

Soigner son apparence et « être authentique »

La reconnaissance concerne également l’apparence de soi. Il s’agit de se mettre en valeur par tous les moyens possibles, du maquillage à l’éclairage en passant par la tenue vestimentaire ou la pratique de la musculation. Et les outils numériques aident dans cette mise en scène de soi, notamment par des filtres. Ils permettent d’améliorer notre apparence voire de nous cacher derrière une représentation imaginaire (une licorne par exemple). Ponctuellement, l’individu choisit de renoncer à son visage comme pour échapper au regard des autres qu’il juge (provisoirement) ne pas être en mesure d’affronter. On intègre la fiction dans le récit de soi plutôt que de se donner à voir « réellement ».

C’est ainsi en opposition avec ces possibilités de mise en scène, proposées par Snapchat (puis Instagram) notamment, que BeReal a bâti sa position. Les personnes apparaissent « sans filtre », prises sur le vif de leur réalité et de leur apparence du moment, censées révéler qui elles sont « vraiment ».

La définition de l’individu comme une personne à distance de ses seuls rôles conduit ainsi au « sacre de l’authenticité ». Il s’agit toujours d’une mise en scène puisque l’individu choisit de renoncer ou d’adopter des codes de l’apparence, des manières de parler ou de se comporter.

C’est par cette mise en scène (y compris authentique) que les individus s’approprient leur identité. À défaut d’être définis de l’extérieur par les statuts anonymes, ils se construisent par l’image qu’ils donnent à voir et que les autres regardent et bien sûr commentent. Ils deviennent leur propre metteur en scène.

Serge Tisseron parle du désir d’extimité pour désigner ce processus par lequel les individus s’approprient leur identité par l’exposition de leur intimité. Je suis celle, celui, dont l’autre regarde la mise en scène.

Un nouveau lien social

Les statuts qui n’ont pas disparu ne suffisent plus à définir les relations. Ils protègent moins les individus qui se trouvent plus directement exposés à titre personnel.

En revanche, ils ont davantage l’occasion de construire des relations interpersonnelles avec ce que cela implique de richesse, de constructions de liens forts mais aussi de mise en scène, d’instabilité, de possible manipulation et donc de fragilité.

Le BeReal avec Dany a acté une relation non dénuée d’attachement qui n’aurait pu s’exprimer dans le passé mais, en tant qu’enseignant, je dois m’adresser à tous les étudiants, y compris ceux qui ne souhaitent pas établir ce type de lien avec moi et j’ai dû demander à Dany de sortir de cours l’an dernier (à cause de ses bavardages) pour pouvoir continuer à avancer dans mon programme. Ainsi va la vie complexe dans la deuxième modernité…

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Claude Poissenot, Enseignant-chercheur à l’IUT Nancy-Charlemagne et au Centre de REcherches sur les Médiations (CREM), Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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